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ELLE (france) Nº3047 24 MAI 2004

Nastassja KINSKI / "MES ENFANTS D'ABORD"

Nastassja Kinski Nastassja Kinski

«QUAND VOUS AVEZ UN ENFANT, LA PEUR QU'IL LUI ARRIVE QUELQUE CHOSE NE VOUS QUITTE PLUS JAMAIS.»

Nastassja Kinski parle d'une voix cajoleuse, en longs paragraphes remplis de digressions, de sauts du coq à l'âne, de points de suspension et d'allusions mystérieuses. Parfois, elle s'interrompt au milieu d'une phrase pour lire, dans un murmure, les instructions d'une recette de cuisine. Il est 21 heures à Los Angeles, et l'actrice nous parler d'«A ton image»*, un film français, dont elle partage l'affiche avec Christophe Lambert, et dont le mari joue aux apprentis sorciers pour lui procurer un bébé : une histoire de clonage et de rivalité. La maternité se trouve être son sujet de conversation favori. A 43 ans, l'ancienne égérie, de Wenders et de Polanski, la collectionneuse d'hommes, la nymphette sulfureuse, dont le nu signé Avedon décora toutes les chambres d'étudiant, se délecte d'une vie centrée sur le foyer. Si ses pensées prennent des chemins obliques, c'est pour revenir toujours à sa «raison d'être», son fils Aljosha (20 ans) et ses filles Sonja et Kenya (18 et 11 ans). Pour eux, elle se fait un sang d'encre. Confessions d'une mère angoissée.

ELLE. Pourquoi avez-vous accepté ce rôle ?

NASTASSJA KINSKI. Au départ. parce que Luc Besson est venu me le proposer. C'est un ami, nous discutons parfois de nos enfants. Il m'a dit qu'il voulait me rencontrer pour parler de ce film qu'il allait produire. Le sujet m'a intriguée, car on parlait beaucoup du clonage humain à ce moment-là, mais sans jamais se placer du point de vue des clones eux-mêmes. Le postulat de la réalisatrice, c'est que le clone et le cloné ne peuvent pas coexister. L'un des deux doit mourir, car il s'agit de la même personne.

ELLE. La difficulté des rapports mère-fille est au coeur du film...

N.K. C'est une relation si particulière. Si difficile, parfois. Il arrive un moment où votre fille grandit et se détache de vous pour devenir sa propre personne. C'est affreusement douloureux, car vous êtes habituée à être celle qui protège, celle qui couve. En tant que mère, vous avez donné votre lait, vous avez fait tout ce qu'il fallait, et soudain vous êtes en guerre avec l'être que vous aimez le plus au monde. Mais il faut respecter ce besoin de séparation.

ELLE. Quelle relation avez-vous eue avec votre mère ?

N.K. Ma mère m'a eue très jeune, à 19 ans, et n'a pas eu d'autres enfants. Elle était tout pour moi, et j'étais tout pour elle, Mais elle n'a pas compris les années d'adolescence. Moi, je vais à des réunions, je lis, je parle avec d'autres mamans. J'essaie de comprendre ce que vivent mes enfants. Ma mère pensait que notre crise était unique. Elle ne se rendait pas compte que c'est une phase normale. C'était très dur. Nous sommes passées de la fusion au conflit permanent. Elle me faisait sans cesse des reproches. Il a fallu que j'attende d'être mère à mon tour pour oser lui dire d'arrêter. C'est sa façon d'aimer, je suppose. Avec mes filles, j'ai essayé de faire le contraire : communiquer, rester proche. Si vous négociez bien ce passage, la complicité finit par revenir, mais il faut d'abord savoir lâcher du lest. C'est dur. Il y a tant de menaces, tant de dangers, de nos jours.

ELLE. De quoi avez-vous peur ?

N.K. Je fais des cauchemars sur le mal qui est fait aux enfants. J'y pense tout le temps. Je pense à ces prêtres, tous ces gens en qui nous sommes censés avoir confiance, et qui sont en réalité des prédateurs. Quand vous avez un enfant, la peur qu'il lui arrive quelque chose ne vous quitte plus jamais. Mes enfants disent que j'exagère, mais je sais que je m'inquiète pour de bonnes raisons. Petite, j'ai été en danger... Je ne l'oublie pas. Aujourd'hui, le monde est encore plus menaçant. L'autre jour, il y avait un goûter d'anniversaire dans le parc qui est en bas de chez moi. Tout d'un coup, l'endroit a été envahi par des voitures de police. Un enfant avait disparu. Si cela arrive à l'un des vôtres, comment peur-on se pardonner ? Alors, peu importe ce que l'on pense de moi. Mieux vaut s'inquiéter qu'avoir le coeur brisé.

ELLE. Vous avez commencé à travailler très jeune, à 12 ans...

N.K. J'ai eu de la chance, j'étais entourée de gens bien. Pas tous, mais la plupart. Wim Wenders, Roman Polanski. IlJosĂ©es m'ont montré tôt qu'être acteur est un travail sérieux.

ELLE. Avant « A ton image » vous avez joué dans « Les Liaisons dangereuses », de Josée Dayan. Pourquoi vous êtes-vous mise à travailler en France ?

N.K. Je n'ai pas eu d'agent en Europe pendant longtemps. Je déteste voyager, à cause de ma famille. J'ai fini par en prendre un, mais en précisant que je ne pourrais tourner que pendant les vacances scolaires. Ça a été le cas pour ces deux films, tous les deux réalisés par des femmes. Mes filles ont pu m'accompagner.

«CE N'EST PAS DIFFICILE DE TOURNER APRÈS 40 ANS. IL Y A DES RÔLES POUR TOUS LES ÂGES.»

ELLE. Est-il plus difficile de trouver des rôles à Hollywood, après 40 ans ?

N.K. Je ne trouve pas. Nous sommes dans un monde qui bouge vite, qui a soif de jeunesse et d'énergie, c'est sûr, mais, dans les films, on a toujours besoin de mères, de grand-mères, de professionnelles chevronnées. Il y a des rôles pour tous les âges. Je ne peux pas dire que je traverse la période la plus facile de ma carrière, mais c'est surtout parce que je pose une condition très difficile : pas de tournage à l'étranger.

ELLE. Vos enfants passent-ils vraiment avant tout le reste ?

N.K. Autant que possible. Parfois, je me dis que j'aimerais faire de la télévision, pour avoir des horaires normaux. Quand vous faites un film, une grande partie de votre vie se met sur « pause ». Un tournage, c'est un cocon. Aujourd'hui, mes aînés me reprochent de n'avoir pas été assez présente quand ils étaient petits. C'est terrible, d'entendre ça. Ces moments ne reviendront jamais. Je leur ai manqué, de toute évidence, et je peux pas revenir en arrière. Dans le film « Treize à la douzaine », que je viens de voir avec ma fille, les parents finissent par sacrifier leurs ambitions professionnelles pour se consacrer à leurs enfants. Cela m'a fait pleurer.

ELLE. Qu'avez-vous essayé de donner à vos enfants ?

N.K. J'ai essayé de leur donner ce que petite, j'enviais aux autres familles. J'ai une enfance nomade, ballottée, alors j'ai tenté de les enraciner. Malheureusement, il y a d'autres personnes dans leur vie, qui n'ont pas toujours fait le même effort [Aliosha et Sonija sont les enfants du producteur Ibrahim Moussa, et Kenya est la fille du musicien Quincy Jones, ndlr]. Les parents devraient pouvoir travailler ensemble.

ELLE. Sont-ils intéressés par le métier d'acteur ?

N.K. Mon fils vient de tourner le pilote d'un feuilleton pour la chaîne Fox. Son truc, c'est la comédie, dans la veine de Jim Carey. L'aînée de me filles est une peintre très talentueuse. Ma maison est pleine de ses tableaux. Elle prépare un livre et une exposition. Elle a aussi une excellente plume, et elle est mannequin à l'occasion. La plus petite adore les chevaux, les animaux. Elle voudrait être médecin.

ELLE. Votre responsabilité de chef de famille vous angoisse-t-elle, financièrement ?

N.K. Oui, j'ai peur de manquer. Quand j'étais petite, nous n'avions rien. Ma mère se battait pour nous faire vivre, elle et moi. C'est une expérience traumatisante. Je sais que je m'en sortirai toujours, car j'ai des ressources, mais cette peur de tout perdre est néanmoins ancré en moi. C'est pour cela que je travaille beaucoup, parfois sans discernement. A un moment, mon image s'est dégradée parce que j'ai accepté tout et n'importe quoi pour de l'argent. Je n'avais pas le choix : il se passait quelque chose de pénible dans ma vie, et j'avais besoin de cet argent, de beaucoup d'argent. Je ne le regrette pas, mais ma réputation d'actrice en a souffert.

ELLE. Comment faites-vous pour rester si belle ?

N.K. Je ne fais pas grand-chose, à vrai dire. J'adore nager. Je fais du cheval avec ma fille. Nous faisons de grandes promenades au parc, en famille. Le soir, je m'endors souvent avant d'avoir eu le temps de me démaquiller. Mais je trouve qu'il est très important de prendre soin de soi. Cela montre que l'on accorde du prix à la vie.

ELLE. Qu'est-ce qui vous met en colère ?

N.K. La guerre. Dans mon salon, la télévision est branchée sur la chaîne CNN jour et nuit. Je pense à tous ces garçons qui ont l'âge de mon fils, à ces soldats qui étaient sur le point de rentrer chez eux, valises bouclées, en route vers l'aéroport, et à qui l'on a annoncé au dernier moment qu'ils devaient rester en Irak. Et les photos des sévices infligés aux prisonniers... Ces réservistes sont-ils devenus fous ? Et d'ailleurs, comment ne pas devenir fou ?

ELLE. Qu'est-ce qui vous rend heureuse ?

N.K. Me réveiller très tôt et constater que tout va bien. Je vais voir petite dernière dormir paisiblement dans son lit. J'écoute mon répondeur pour savoir si mes aînés, qui vivent ensemble dans un appartement, m'ont laissé un message. S'ils ne m'ont pas appelée, je les bombarde de coups de téléphone jusqu'à ce que j'entende leur petite voix me dire : « Mais Maman, tout va bien, qu'est-ce que tu t'imagines ? » Alors, je peux commencer ma journée.

INTERVIEW DE STÊPHANIE CHAYET

D'Aruna Villiers. Sortie en France le 26 mai.


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